GENESE DU PROJET

 

Au sujet de BRIAN ANSON:

J'ai rencontré Brian Anson à la biennale d'Architecture de Venise en 2000, il venait y faire une conférence sur son oeuvre en tant qu'architecte et pédagogue, je faisais la régie son de l'événement. Je fus particulièrement touché par l'engagement politique et artistique de cet homme et séduit par sa voix magnifique. Il fait partie des rares personnes qui ont pu associer art, militantisme et exercice professionnel avec talent et intégrité. J'ai voulu rencontrer cet homme délicieux de manière plus intime. Nous nous sommes écrit et fréquenté pendant 3 ans. Il m'a alors confié un manuscrit qu'il écrivit en 1967 et que seules trois personnes avaient lu. Il s'agît de Saint-Clair. Une oeuvre poétique et rageuse qui porte tous les fondements intuitifs de son travail, incarné par un fantôme mi-réel, mi- imaginaire, gitan basané - venu de Sicile, selon Brian. St Clair est probablement l'autre de lui- même, personnifié de manière romanesque et prédisant une sorte de fin du monde à travers une analyse de la course folle des villes, préfigurant l'univers de Blade Runner de Ridley Scott ou bien dans l'esprit de La Jetée de Chris Marker. En ce sens et dans une vision proche de la science-fiction, Brian Anson le poète, a eu une intuition forte d'un avenir possible, celle de la déshumanisation des villes, si les architectes eux-mêmes ne prenaient pas en main la mission qu'il leur est confiée, bâtir pour le bien commun, au lieu de se soumettre aux intérêts politiques et financiers. J'ai donc tenté de lire cette oeuvre poétique et politique qu'est Saint-Clair. J'ai été ébloui par le ton rageur et l'imagination, par la musicalité de la langue et la poésie à fleur de peau qu'il s'en dégageait. J'ai proposé alors à Brian de travailler sur ce texte. Au départ, il semblait prudent. Il avait un rapport très passionnel à cette oeuvre, à la fois vérité pure et en même temps fatalisme cynique, tant qu'à la fin de sa vie, il la reniait. Mais alors, pourquoi a t'il voulu que je lise Saint Clair? Je ne l'ai jamais su mais je pense l’avoir deviné. Ce qui est sûr, c'est que St Clair, qu'il rencontra en vrai plusieurs fois selon lui, fût sa muse, son guide, son garde-fou. Il avait peut-être peur de son jugement et préférait le livrer à d’autre. Nous avons enregistré certains passages, présents dans la pièce, puis nous n'avons rien fait de plus à l'époque, à l'exception d'une performance mal préparée à la Maison des Architectes à Marseille en 2002.

 

Au sujet de LUC FERRARI: 

Entre-temps, j'ai rencontré Luc Ferrari à l'occasion d'une résidence qu'il est venu faire à Euphonia et Radio Grenouille à Marseille en 2003. A cette occasion, il a, entre autres, créé une pièce, nommée Archives sauvées des eaux, suite à une inondation de son lieu de travail. 
J'ai beaucoup appris aux côtés de Luc sur la capacité de confondre document sonore et geste musical. C'est un art de faire parler la vie et de la transformer en oeuvre artistique, au même titre que Joseph Beuys prétendait faire de la vie une oeuvre comme acte émancipatoire à toute soumission d'une nécessité politique. Luc Ferrari est l'exemple même de quelqu'un qui a toujours cherché à rester libre et vivant, sous des allures de "frivolité" comme il le disait avec malice. Il y a là pour moi, une clé parmi d'autre pour comprendre l'oeuvre de Luc. Savoir s'amuser des choses de la vie en les transformant en musique, sans accorder d'importance sacralisée aux objets sonores. C'est alors une porte ouverte à l'interprétation des sons bien plus vaste que tout ce qui est académique, car elle ne renie pas le théorique, mais le relativise en plus...
Ce que j'ai appris de Luc, j'ai tenté de le mettre dans ce projet.

 

L'utilisation d' ARCHIVES PERSONNELLES: Je me suis récemment replongé dans mes archives, j'ai re-numérisé 15 années de recherche stockée sur DAT, CD, DVD, disques durs. J'ai alors décidé d'en faire un travail. Suffisamment d'années et d'heures d'enregistrements à nouveau conservés devaient bien servir à quelque chose. Je suis retombé sur les enregistrements de Brian. Ils sont apparus parmi les éléments les plus forts que je possédais, sans pour autant en avoir jamais rien fait. Je me suis alors replongé dans le sens de ce texte, qui m'apparaît comme prémonitoire de la course folle des villes et de la civilisation actuelle.

 

PRESENTATION DU PROJET Remembrances of a premonition :

Je propose aujourd'hui un Hörspiel autour de l'enregistrement du manuscrit de St Clair. J'ai voulu mettre à la fois en évidence les éléments forts du texte, mais aussi utiliser la voix comme matière sonore. Comme je le disais ci-dessus, il s'agît d'un texte expiatoire et fondateur d'une réflexion portant sur les hommes et les villes. J'ai alors utilisé pas mal d'archives personnelles de sons de ville comme Marseille, Venise, Bamako, Casablanca, Berlin. Toutes sont des villes violentes, chaotiques, grandes, politiques, contradictoires et poétiques. St Clair, le fantôme sicilien de Liverpool, les aurait sûrement détesté, mais n'aurait fait qu'y errer...
J'ai par ailleurs répondu à l'appel à projet de l'association "Presque rien" proposant d'utiliser des archives de Luc Ferrari dans un projet de création personnelle. Cela s'est avéré tout à fait intéressant car bon nombre de ces sons sont assez anciens. On entend le "temps"; les villes et les hommes ne sonnent plus pareils aujourd'hui. 
Je tiens à préciser que la part des sons de Luc est tout à fait minoritaire par rapport à l'utilisation de mes propres archives dans l'ensemble de la pièce. Et ces sons sont tous fragmentés au point qu'ils ont perdu toute linéarité, mais sont totalement intégrés à la matière globale.
Alors ce Horspiel est à la fois un voyage dans le temps, l'espace et la mémoire de Brian Anson et de Luc Ferrari, deux êtres que j'ai eu la chance de rencontrer, à travers une mémoire bien plus courte et plus modeste, qu'est la mienne.

 

REALISATION: 

Pour la composition, j'ai cherché à créer un flux continuel et chaotique allant de mutations en mutations, à l'image des villes pourries et belles. Ce flux est aussi une allégorie de la litanie, voir de la transe du texte et de la lecture, du plaisir des mots et des sons. Je voudrais préciser qu'il s'agît d'un texte "vomi" en une nuit et sans ponctuation, ce qui rend la lecture très libre, et très musicale. Puis, je me suis souvenu aussi de l'adaptation radiophonique de Finnegan's wake de James Joyce par John Cage, où un certain nombre d'éléments sonores, représentant l'Irlande selon Cage, constituent un flux continuel et indépendant de la narration, jouant avec le sens du texte non ponctué également, cela m'a guidé pour la forme. Pour finir, ce Horspiel contient donc la trace de 15 années d'archives personnelles, essentiellement de la matière sonore et musicale malaxée et recyclée, comme une pâte qu'on ne finit jamais de transformer à travers le temps et l'espace.


Je vous suggère d’écouter ce travail à un volume assez fort de manière à rentrer dans les multiples couches sonores du texte et des villes.

 

Virgile Abela – 2011.

 

Remembrances of a premonition

 

23’52 ’’

Finaliste du concours international de création radiophonique PHONURGIA NOVA 2012 à la Gaité Lyrique, Paris.

 

Composition et enregistrements: Virgile Abela
Texte et lecture: Brian Anson
Sons additionnels: Luc Ferrari